
Abdeldali Elamrani-Jamal
Université de Paris
Les quatre ethnies que l'on vient de mentionner resteront constamment les quatre principales auxquelles on se réfère dans les ouvrages de doxographie pour parler du développement culturel (scientifique et philosophique) des nations.
Mais historiquement et intellectuellement c'est la culture grecque qui l'emporte en volume d'emprunts et d'influence primordiale.
Ecoutons le jugement d'un contemporain de Miskawayh, Abu Hayyan al-Tawhidi rapportant des propos dans un style littéraire de son maître Abu Sulayman al-Sijistani sur les spécificités de chacune de ces quatre culture et la place éminente qui est assignée à la culture grecque:
Imta'

"Ce que chacune de ces nations a eu en partage
la recherche, le raisonnement déductif,
l'approfondissent des choses la découverte,
l'enquête et la pensée échouèrent aux grecs; l'imagination, l'intuition, la conjecture la ruse et la superstition aux Indiens
l'éloquence, la belle diction la métaphore la concision et la magie du verbe aux arabes
la narration, le conte, la politique, la sécurité civile, la théologie aux Perses."
L'empire arabe constitué dès le premier siècle de l'hégire (septième de l'ère commune) couvrait en effet des régions hellénisées depuis prés d'un millénaire. C'est ainsi que les couches intellectuelles de l'état musulman ont pu entrer en contact avec les traditions philosophiques de l'antiquité tardive, vivantes dans plusieurs centres animés souvent par des chrétiens et ou les documents originaux de la philosophie grecque étaient accueillis soit dans leur langue soit dans des traductions et adaptations syriaques.
Le calife al-Ma'mun vit en songe un homme au teint clair coloré de rouge, au front large; ses sourcils se rejoignaient; il avait la tête chauve et les yeux bleu foncé et ses manières étaient affables; il était assis dans la chair. J'étais, dit al-Ma'mun, pour ainsi dire tout contre lui et j'en fus rempli de crainte. Je lui demandai, qui es-tu; il me répondit, Je suis Aristote. Cela me réjouit et je lui dis, Ô Sage, je vais te questionner; il me dit: Questionne. Je lui dis, Qu'est-ce que le bien? Il me répondit, Ce qui est bien selon la raison. Je lui dis: Et après? Il répondit, Ce qui est bien selon la révélation. Je lui dis: Et après? Il répondit, Ce qui est bien aux yeux de tous. Je lui dis, Et après? Il répondit, Il n'y a pas d'après.Trois éléments sont liés dans ce songe: la sagesse (Aristote est nommé Hakim), la raison et la révélation. On sait qu'Aristote dans la tradition des philosophes arabes fut surnommé "Le premier Maître". Mais si nous remontons la lignée des Sages grecs selon les auteurs musulmans, Aristote est le dernier d'une série de cinq Sages où il est précédé par Empédocle, Pythagore, Socrate et Platon.
L'organisation de la séance est demandée et orientée par le visir Ibn al-Furat dans l'esprit du soutien à "la religion et à ses adeptes", vaincre Matta en réfutant sa doctrine serait une victoire pour la religion.
"Question de Sirafi: - Si l'on n'atteint les intelligibles et les significations exactes que par la langue qui comprend les noms les verbes et les particules la connaissance de cette langue n'est elle pas nécessaire?
"- Matta: oui
"- Abu Said: Tu as tort, à cette question tu dois répondre certes
-"Matta: Certes je te suis en cela
"- Abu Said: Tu ne nous invites donc pas à la science de la logique, mais à l'apprentissage de la langue grecque; or toi-même tu ne connais pas le grec. Comment donc viens-tu à nous inviter à l'étude d'une langue que tu ne maîtrises pas, qui a disparu depuis bien longtemps, dont les locuteurs sont morts et bien éteints les gens qui utilisaient ses formes pour leurs échanges et les communications de leurs besoins. Puisque tu traduis à partir du syriaque, que dis-tu de significations transposées par la traduction du grec à une autre langue, le syriaque, et de celle-ci à une autre, l'arabe?
"- Matta: Bien que la Grèce ait disparu avec sa langue, la traduction a conservé les intentions, maintenu les significations et fidélement rendu les vérités.
"- Abu Said: Si nous t'accordons que la traduction dit vrai et ne ment pas, qu'elle est solide et non redondante, qu'elle nuance et n'est pas grossière, qu'elle ne dévie ni n'altère, ... bien que cela n'existe pas, ni n'est dans la nature des langues, ou dans l'étendue des significations, - si donc l'on t'accordes tout cela, tu sembles donc dire qu'il n'y a de preuve que par les esprits grecs, de démonstration que celle qu'ils ont établie, d'autre vérité que celle qu'ils ont fait prévaloir.
"- Matta: Certes non, cependant, ils sont parmi les peuples, porteurs d'un grand intérêt pour la sagesse... Grâce à eux, différentes espèces de science et d'art se constituèrent, se rependirent et se propagèrent. Nous ne trouvons pas cela ailleurs.
"- Abu Said: ... Tes propos seraient vrais et ta doctrine acceptable si la Grèce était connue, parmi toutes les nations pour son infaillibilité absolue, sa disposition à la sainteté et sa nature différente. Les grecs ne pourraient se tromper même s'ils le voulaient... Avoir d'eux une telle opinion ne serait qu'ignorance et fanatisme... En outre, l'auteur de la logique n'est pas toute la Grèce, mais seulement un homme parmi les grecs. Il emprunta à ceux qui l'ont précédé, tout comme ses successeurs lui firent des emprunts. Il n'est pas une preuve suprême pour tout ce monde et cette grande multitude."

"La logique est une discipline conventionnelle établie par un grec.
"C'est pourquoi les gens raisonnables et versés dans le savoir qualifiaient leur logique de discipline conventionnelle inventée par un homme grec et dont ni les gens raisonnables ni la recherche de la vérité n'ont besoin. De même que l'on n'a nul besoin de s'exprimer dans leur langue. .... Cela est encore plus évident pour celui que Dieu a généreusement doté par la plus noble des langues qui contient les niveaux les plus parfaits de la clarté....
"C'est ce que soutint Abu Said al-Sirafi dans sa célèbre controverse avec Matta le philosophe lorsque celui-ci se prit à louer la logique et à prétendre que les gens raisonnables en avaient besoin. Abu Said lui répliqua que le besoin était plutôt d'apprendre l'arabe, non le besoin de la logique car les significations étant naturelles et rationnelles, elles n'ont pas besoin d'une convention particulière."
"J'ai constaté qu'un groupe de gens qui se considéraient supérieurs à leurs semblables (al-atrâb wa-l-nuzarâ') l'intelligence ont abandonné les prescriptions des rituels de l'Islam, méprisé les valeurs de la religion et les prescriptions des prières et l'observance des interdits .... se détournent du chemin de Dieu, le voulant de travers et refusant de croire à la vie future. Leur mécréance ne s'appuie sur rien d'autre que sur qu'un tradition orale (taqlîd simâ'î) et habituelle comme cela est le cas dans la tradition des Juifs et des chrétiens....
"La source de leur mécréance est leur audition de noms effrayants tels que Socrate, Hypocrate, Platon, Aristote et autres. Et les louanges proférées à leur endroit par leurs disciples et leur erreur dans la description de leur intelligences et du bien fondé de leurs principes, la rigueur de leurs sciences géométriques logiques, physiques et théologiques et leur pouvoir par leur extrême intelligence et l'éveil de leurs esprits de débrouiller ces choses mystérieuses. C'est aussi le fait de ce qu'ils (ces disciples) rapportent à leur propos que malgré la sagacité de leurs intelligences et l'abondance de leur vertu ils nièrent les lois religieuses et s'opposèrent aux dogmes des religions croyant que ceux-ci relèvent de simples lois (nawamis) créées et des ruses fantastiques."
Voici ce texte:
"Il faut que notre gratitude soit grande à l'égard de ceux qui ont apporté une parcelle de vérité en plus de ceux qui en ont apporté une grande part. Ils nous ont en effet associé aux fruits de leur pensée et nous ont facilité la recherche des vérités cachées parce qu'ils nous ont fourni en fait de prémisses qui nous facilitent l'accès à la vérité. ...Tout ceci a été accumulé pendant les temps antérieurs, période après période jusqu'à notre temps avec une intense recherche, la profonde persévérance et la peine en cela. ....
"Aristote, le plus éminent des grecs en philosophie a dit. `Il nous faut remercier les pères de ceux qui ont apporté une part de vérité. Ils furent en effet la cause de leur existence. Ils sont leur causes et une cause pour nous en vue d'atteindre la vérité.' Combien ce qu'il dit est beau! Ils nous faut ne pas craindre d'apprécier la vérité et de l'acquérir d'où qu'elle vienne. Même si elle vient des races éloignées de nous et des nations différentes de la notre. Rien n'est premier pour le demandeur de la vérité que la vérité même."
"Mais si quelqu'un avant nous s'est livre, à de telles recherches, il est clair que c'est un devoir pour nous de nous aider dans nôtre étude de ce qu'ont dit sur ce sujet ceux qui l'ont étudie avant nous qu'ils appartiennent ou non à la même religion que nous .... Par ceux qui ne sont pas nos coreligionnaires j'entend les anciens qui ont spéculé sur ces questions avant l'apparition de l'Islam. Si donc il en est ainsi, et si tout ce qu'il faut savoir au sujet des syllogismes rationnels a été parfaitement étudié par les anciens, il nous faut manier assidûment leurs livres afin de voir ce qu'ils en ont dit. Si tout y est exact, nous l'accepterons. S'il s'y trouve quelque chose d'inexacte, nous le signalerons. ...
"S'il en est ainsi, c'est un devoir pour nous au cas où nous trouverions chez nos prédécesseurs parmi les peuples d'autrefois une théorie réfléchie de l'univers conforme aux conditions qu'exige la démonstration d'examiner ce qu'ils en ont dit, ce qu'ils ont affirmé dans leurs livres. Ce qui sera conforme à la vérité nous l'accepterons avec joie et avec reconnaissance; ce qui ne sera pas conforme à la vérité, nous le signalerons pour qu'on s'en garde tout en les excusant."
L'adhérence d'un philosophe de la taille d'Ibn Rushd à ce propos attribué à Socrate dans l'apologie de Socrate par Platon, "Ô gens, je ne dis pas que votre sagesse religieuse est fausse mais je dis que je suis sage d'une sagesse humaine" est le meilleur garant pour les arabes et les musulmans que la sagesse peut être l'héritage de tous les peuples de la Terre dans la tolérance et la reconnaissance mutuelle.
2. Said p. 70-71 éd Bu'alwan; le même texte: al-Shahrazuri, s. 37. Antériorité de Said qui est du Vè siècle H alors qu'al-Shahrazuri meurt à la fin du VIIè s. H. Une comparaison minutieuse serait requise entre ces trois sources: Sijistani, Said et Shahrazuri.[*]
3. Ces versions des figures de Pythagore, Socrate, Platon, sont rapportées par Sijistani (p. 82) à Abu al-Hasan al-'Amiri, dans al-Amad `ala al-abad. Les mêmes versions sont rapportées par Sijistani dans Ta'rîkh al-hukamâ', s. 45 et suivantes. [*]
4. Matta meurt en 20 Juin 940 / 11 Ramadan 328. Il se rend à Bagdad sous le califat d'al-Radi, c'est-à-dire après 322. Ses maitres sont deux chrétiens: Abu Yahya al-Marwazi et Abu Ishaq lbrahim Kuwayra et un musulman: Abu l-Husayn Ibn Karnib. Toutes ses traductions furent faites sur des versions syriaques. Essentiellement les seconds anlytiques avec le commentaire d'Alexandre et la paraphrase de Tbdniistius. Ainsi que la Poédque. Le livre L de la métaphysique avec le commentaire d'Alexandre avec la paraphrase de Thémistius. Al-Farabi et Ibn Ady étudièrent la logique avec lui. Endress situe la controverse avec Sirafi en 326/ 937-8.[*]
© The author and Nordic Society for Middle Eastern Studies. Archived 14.11.95