
Nicolai N. Dyakov
Université de Saint-Petersbourg
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Dans cette brève communication nous voudrions vous faire la connaissance de quelques recherches faites dans le cadre du programme "La Russie, l'Occident et l'Orient musulman" en cours à notre département de l'histoire du Moyen Orient à l'Université de Saint-Petersbourg.
L'époque moderne a donné la vie au spectre des mouvements du renouvellement religieux pour la renaissance des idéaux humains, spirituels et culturels. Pour une partie considérable de la population de l'Orient ce renouvellement était lie avec des tentatives de réévaluer et de réformer les systèmes religieux traditionnels. Cela s'est reflété dans l'apparition ou la renaissance des nouveaux mouvements non-traditionnels à l'Orient musulman qui ont influencés l'évolution socio-politique de la région à l'époque moderne.
L'expansion européenne dans le monde islamique: celle de la France en Afrique du Nord et dans la Méditerranéen Orientale, la pénétration des britanniques à l'Orient arabe et en Asie du Sud et celle de la Russie au Caucase du Nord et en Asie Centrale - tout cela exigait l'élaboration d'une nouvelle politique orientale. Cette politique devait être basée sur la claire connaissance des particularités de l'histoire ethno-culturelle du telle ou telle pays musulman pour le diriger dans la voie de modernisation.
Face à ces problèmes, les politiciens et les chercheurs en Europe discutaient et faisaient l'échange réciproque de leurs expérience coloniale.
Le bien connu général H. Lyautey, nommé en 1908 le commissaire pour le règlement du conflit sur la frontière algéro-marocaine, a beaucoup apprécié les succès de la Russie sur les territoires musulmans. Il écrivait, je cite, "La méthode appliquée par les Russes au Tourkestane - voila ce qui ne sera ni trop cher ni trop difficile" (fin de la citation).
L'expérience coloniale de la France au Maghreb et celle de la Russie au Caucase du Nord présente une page essentielle de l'histoire de l'islam à l'époque moderne. Passé par des mêmes étapes de son évolution, l'islam au Maghreb et au Caucase du Nord était toujours caractérisé par la survivance extraordinaire des institutions et des cultes pré-islamiques.
La ressemblance des facteurs historico-culturels et même des cadres chronologiques nous permet de comparer l'expérience de l'interaction coloniale de deux puissances sur les territoires où la population musulmane était en majorité.
La prédominance de l'islam populaire présentée par des confréries mystiques d'origine soufie constitue une particularité essentielle de la situation religieuse en Afrique du Nord aussi bien qu'au Caucase du Nord.
Les tarikates soufies, autrefois un instrument efficace de l'islamisation des populations autochtones, deviennent ensuite une force religieuse et politique bien influente. C'étaient les confréries musulmanes qui contribuaient en même temps au soulèvement de la résistance anticoloniale et le djihad.
Avec leurs nombreux centres de l'influence spirituelle et socio-politique - les zaouias, les ribats, les khanakas - les confréries concentraient autour d'elles non seulement une vie religieuse mais aussi des activités économiques, politiques et militaires, avant tout en périphérie du monde islamique.
Au Maghreb arabe à l'époque de la conquête française (à partir de 1830), aussi bien que pendant la guerre du Caucase au milieu du 19ème siècle, les confréries sont devenues pour la plupart pas seulement des centres de la résistance armée des musulmans, mais aussi des facteurs importants de la consolidation ethno-culturelle des indigènes musulmans.
Les conquêtes militaires terminées, les autorités coloniales se sont précipitées à leur soumettre et, souvent non sans succès, les cheikhs des confréries locales.
L'histoire des tarikates soufies intéressait toujours les chercheurs islamologues et a trouvé son reflet avant tout dans les travaux de nombreux orientalistes français qui s'occupaient surtout de l'histoire de l'islam au Maghreb arabe (à mentionner L. Rinn, O. Depont, E. Doutté, L. Massignon, Ch.-A. Julien, J. Berque et d'autres).
En même temps, en périphérie nord-est de la Mediterranée, c'était le Caucase où les confréries musulmanes étaient très influentes depuis presque les débuts de l'islamisation même de cette région. C'est pourquoi l'étude du mouvement soufi et de sa variété populaire locale - le muridisme ou le sheikhisme - a une tradition considérable en islamologie russe. On peut mentionner seulement des recherches fondamentales faites par nos collègues du Cabinet arabe de l'Institut des Etudes Orientales de S.-Petersbourg et par les arabisants de la Faculté orientale de notre Université. A quelques exclusions rares c'était une approche philologique ou religio-philosophique qui prédominait dans les travaux des islamologues soviétiques. L'analyse sociologique et éthnologique du phénomène du soufisme a trouvé son développement chez nous sous l'influence des recherches occidentales (mentions E. Evans-Pritchard, E. Gellner, D.F. Eickelmann, J. Berque etc.)
Le Caucase du Nord, comme un carrefour des voies des peuples se caractérisait toujours d'une influence mutuelle de différentes cultures qui a eu comme résultat l'integration du pays à la région islamique. Ce processus d'ailleurs ressemblait à l'intégration de la population du Maghreb au monde musulman.
La prédominance des structures sociales archaïques, de anciennes cultes et des éléments de l'orthodoxie chrétienne et du judaïsme contribuaient à la formation d'un syncrétisme musulman au Caucase du Nord. Ce qui nous peut rappeler des structures segmentaires et des cultes populaires si bien connues d'après l'expérience de la société musulmane du Maghreb.
Apres les premières conquêtes arabes aux 7ème et 8ème siècles, l'islamisation du Caucase du Nord se développait sous l'influence très considérable du soufisme. A partir de 13-15ème siècles, comme d'ailleurs au Maghreb, c'était le sheikhisme - le culte des saint locaux qui déterminait la vie religieuse du Caucase du Nord et de l'Est.
Même les organismes sociaux les plus archaïques du Caucase du Nord sont assez mal étudiés chez nous. On peut parler ici de l'existence des groupes des clans - des taïps (arab. ta'ifa) chez les populations vainakhs et des toukhoums comme des unions interclaniens. Mais à partir du 16-18ème siècles cette structure était déformée avec la destruction de la dite "république démocratique libre" de la tribu vainakh. C'était en même temps le commencement de la formation d'une nouvelle élite proto-féodale.
Avant la venue du monothéisme (le chrétianisme - du 7ème et 8ème siècles, l'islam - du 8ème siècle) les vainakhs comme d'ailleurs leurs voisins au Daghestan, en Adygée etc. avaient une système bien développée des croyances polythéistes, avec le dieu nommé Dela - le père des dieus et le dieu du Soleil et des ciels - à leur tête.
Un des premiers historiens tchetchens du 19ème siècle, Lazdyev, écrivait que, je cite, "les croyances païenne des tchetchens étaient mêlées avec des croyances musulmanes, et la distinction parmi les deux est très compliquée".
Le complexe des institutions sociales et spirituelles traditionnelles présentaient une base pour la propagation de l'islam parmi les montagnards du Caucase sous la forme du sheikhisme (et plus tard du muridisme) avec des confréries religieuses.
Ce sont deux tarikates soufies - La Kadiriya et la Nakchbandiya - qui ont établi leur influence au Caucase et l'ont conservé jusqu'à nos jours.
La Kadiriya (déjà du 11ème siècle) et après la Nakchbandiya (du 14ème-15ème siècles) ont déterminé la base sur laquelle se développait le soufisme du Caucase. Et tout comme au Maghreb, les confréries locales participaient à la vie socio-politique en trouvant des nouvelles mécanismes de l'influence sur les masses des croyants.
L'histoire de l'islam au 18ème siècle et au début du 19ème siècle est liée avec la montée impressionnante des mouvements de renouveau spirituel et de la résistance nationale avec la formation en même temps des nouvelles structures et institutions du soufisme.
C'est vers la fin du 18ème siècle avec la confrontation des grandes puissances pour leur influence au Proche-Orient que l'on trouve la nouvelle vague de l'évolution du muridisme caucasien. Le muridisme servait de base juridique et idéologique de la résistance nationale et d'un système d'invasions contre les villages et les postes frontalières russes qui s'appelaient "ghazaouates".
Le fameux mouvement du cheikh Chamil, d'une branche de la Nakchbandiya caucasienne soulevé à la première moitié du 19ème siècle, a provoqué dans l'historiographie russe et internationale des estimations parfois contradictoires. Un vif intérêt pour la situation au Caucase de la part de la Turquie et l'Angleterre a donnée à ce problème une nuance politique bien évidente. C'est pourquoi le problème était limité toujours par la censure d'état.
La concurrence entre les grandes puissances déterminait le caractère politico-militaire des confréries caucasiennes. "Si en Asie Centrale la Nakchbandiya ne portait pas le caractère guerrier, elle l'a acquis sur le sol du Caucase," écrivait l'académicien Vassili Bartold. - "Le chef de cette confrérie, imam Chamil, a réussi à créer un pouvoir bien fort, avec lequel la Russie a du mener la lutte acharnée..." (fin de la citation).
A coté de la Nakchbandiya il restait toujours une influence considérable de la part de la Kadiriva, et surtout après l'accroissement du Hadjj des murides du Daghestan aux lieux saints de l'Arabie. La rivalité traditionnelle des deux tarikates et les kadirites ne l'ont pas empêché d'établir de bonnes relations avec le leader de la résistance anti-française en Algérie - le cheikh Abd al-Kadir. La ressemblance des aspirations spirituelles et même de destins des deux chefs musulmans de l'époque de la lutte anticoloniale les rapprochaient et les a amené à une sympathie mutuelle profonde.
Tout comme le maraboutisme au Maghreb, le muridisme caucasien peut être défini comme une variété locale du soufisme, comme un "tarikatisme guerrier". Mais à coté des particularités apparentes la liaison entre le muridisme et le soufisme classique n'est pas si évidente. La plupart des partisans du mouvement de cheikh Chamil, comme d'ailleurs des adeptes des différentes confréries du Maghreb, n'avaient pas la moindre idée de soufisme, en suivant en même temps très ardemment le culte du Prophète.
A la fin du 19ème sièclele, le muridisme s'est établi définitivement dans tous les domaines de la vie des montagnards du Caucase. Ce mouvement mystique religieux convenait le mieux aux institutions ethno-culturelles archaïques et aussi aux nouveaux processus socio-politiques.
Avec la destruction des rapports patriarchales, les menaces extérieures des nouveaux mouvements d'un caractère réformateur apparaissent. Les doctrines de la Tidjaniya et de la Sanoussiya dans le Ouest musulman ont aussi trouvé leurs adeptes en Orient. Avant la fin de la guerre du Caucase des nouveaux mouvements d'une tendance soufie ont été née dans la région caucasienne aux années 60 du 19ème siècle qui soutenaient des idées du retour aux sources de la civilisation musulmane. Et avec le renforcement des positions du régime tsariste au Caucase on peut constater l'apparition des confréries, disons, "évoluées", prorusses. Par exemple les virdes Yousoup-Khadji, Solsa-Khaji, d'Abdoul-Ouaguape - de la confrérie de Tachou-Khadji en Tchetchnia et d'autres. Beaucoup de chefs des confréries ont accepté les nouvelles conditions de la vie sociale. Quelques-uns parmi eux sont devenu de grandes commerçants et des hommes d'affaires. Par exemple, pendant le grand boom pétrolier des années 1913-1917 le cheikh Abdoul-Aziz Cheptoukayev, proprietaire des grandes fermes d'élevage, est devenu le président d'une société anonyme "Le Pétrole de Staroyurtovsk" etc.
Et les confréries maghrebines nous montre la même souplesse sociale et parfois des manifestations de leur loyauté envers des nouvelles autorités. On peut se borner seulement par mentionner la position de la Tidjaniya, la Tayibiya, la Kittaniya et d'autre confréries influentes de l'Afrique du Nord.
La colonisation européenne a mené la perte des confréries musulmanes la plupart de leurs fonctions sociales traditionnelles. Ne pouvant pas faire face au régime colonial, des nombreuses confréries prennent ouvertement son coté et entrent en confrontation avec une nouvelle élite politique nationale.
Avec la fin de la permière guerre mondiale les frontières des possessions françaises au Maghreb se déterminant finalement. Les confréries locales entrent dans la période d'une stagnation sociale profonde, qui avait au fond leur procolonialisme de plus en plus prononcé. C'était la Lybie qui faisait une seule exception en Afrique du Nord. Les cheikhs de la Sanoussiya locale constituaient toujours une seule force nationale bien influente. Et en 1951 leur leader sayid Mouhammad Idris est devenu le chef du royaume indépendantes et uni de la Lybie.
Les bouleversements socio-politiques en Russie de 1917 ont gravement touché les confréries musulmanes du Caucase. Seulement en Tchetchniya on comptait à l'époque vers 60 000 murides réunis en 30 confréries liées avec la Kadiriya ou la Nakchbandiya.
Les tentatives des cheikhs des quelques confréries de créer un émirat indépendant du Caucase du Nord ont échoué. Apres la guerre civile les institutions des tarikates sont devenu hors-la-loi. En même temps vers la fin des années 20 plus de 40 pour cent de la population adulte de la Tchetchniya et de l'Ingouchie par exemple appartenait à des différentes communes murides.
Dans la période ultérieure les tarikates conservaient quand même leur influence sur les musulmans caucasiens. Il suffit de dire que la plupart des moullahs de la région appartenaient aux adeptes de tel ou tel cheikh de la confrérie.
C'étaient les tarikates qui deviennent un facteur décisif de la consolidation nationale, de la survivance même du peuple pendant la déportation dramatique des montagnards caucasiens à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Pour une brève conclusion on peut dire que l'expérience socio-politique et le rôle ethno-culturel des confréries musulmanes examinées ci-dessus nous prouvé leur grand potentiel pour une intégration structurelle et même idéologique envers des valeurs apportés par la colonisation européenne.
Et l'analyse de ce potentiel doit être complété avec des nouveaux matériaux comparatifs concernant le rôle des institutions traditionnelles dans l'interaction des civilisations sur les frontières du monde musulman.
Nicolai N. Dyakov
© The author and Nordic Society for Middle Eastern Studies. Archived 13.11.95